QUOI D'NEUF LE JAZZ ? : THE EDDY (2020)
- Pascal Bomy
- 2 déc. 2020
- 3 min de lecture

Cette histoire commence à coup sûr quand un jeune Nantais, prénommé Jean-Louis, introduisit une cassette dans l’auto-radio de sa deux chevaux sur une côte bretonne des plus fraîches. C’était Chet Baker. Sa voix et sa trompette, qui se fondent l’une dans l’autre, avec une douceur suave, un naturel qui déroute, une beauté magistrale. Jean-Louis tenta de m’en parler, de m’initier à l’art qui le passionnait, et l’avait poussé à apprendre à jouer du saxophone, futur Charlie Parker de fin de siècle (il deviendra professeur de musique). Je pouvais déjà identifier le genre musical mais ne m’y étais jamais vraiment arrêté. J’admirais la manière dont il tenta d’expliquer l’inexplicable, défendant becs et ongles une musique improbable pour un petit bourgeois provincial de dix-sept ans. Serait-il trop snob ? réservé aux initiés ? à celles et ceux qui réussisent à dépasser la barrière (du son ?) invisible qui en cache le secret ? Je n’y compris pas grand-chose mais développai une fascination subite pour l’esthétique et les sons magiques de l’instrument. Jean-Louis interpréta des morceaux inédits pour nous, sur la plage, en pleine nuit, et je comparai ce moment à la lecture obsédante d’un grand roman ou à la première fois que je vis Kramer contre Kramer : un pur bonheur.
L’histoire continue évidemment lorsque, quelques mois plus tard, je découvris sur Canal+ le documentaire Let’s get lost sur le même trompettiste impertinent de la côte ouest, défaut qui lui vaudra de se faire éclater la bouche et de perdre son entière dentition. Le noir et blanc colorie le film d’une nostalgie douce, celle de l’époque où le jazz représentait la liberté d’un peuple, d’une communauté d’artistes vouée à vivre et périr pour son art. J’en ressortis abasourdi et, si seulement j’en avais eu le talent, ou y avais été invité par un mentor en puissance, j’aurais suivi le destin d’un artiste aussi extraordinaire que Chet Baker. J’achetai le cd que Jean-Louis m’avait conseillé de me procurer (« plus il vieillit, meilleur il est »), Diane, de la fin de sa carrière, accompagné d’un seul pianiste, que j’écoutais en boucle les cinq années qui suivirent.
Ma relation avec ce genre musical se basait sur ces rares expériences, à la suite desquelles on pourrait mentionner le concert champêtre d’un chanteur belge (serait-ce David Linx ?) et quelques films de genre comme Round Midnight et Swing. Il y eut aussi les pianistes cubains Bebo et Chucho Valdés, John Coltrane et le disque Getz/Gilberto. Et voilà qu’aujourd’hui, au détour d’une page de Netflix, entre Los favoritos de Midas et Le châlet, attiré par le visage familier de l’excellente actrice Leïla Bekhti, je décide de me lancer dans une nouvelle série : The Eddy.
Ici, l’existence des personnages, perturbée par tous ces petits éléments enfouis au plus profond de nous-mêmes, une dépendance, la perte d’un être aimé, l’impossibilité de comprendre et de vivre pleinement ses sentiments, se transcende dans les chansons et musiques délicieuses distillées tout au long des épisodes de cette mini-série. La tension dramatique du métrage portée par des actrices et acteurs inspirés, car engagés dans un projet artistique d’un genre et d’une qualité rares, renforce la sensation de suivre une série Netflix exceptionnelle, à mille lieux des autres produits américains dont l’originalité apparente se mélange dans une mixture commercialo-artistique toujours prévisible. Seules les scènes finales usant de trop grosses ficelles apporteront un bémole à l’ensemble.
Dès le premier épisode, le doute que j’avais pu avoir quant à l’intérêt du jazz dans ma vie se désintégra. Je retrouvai les douceurs des premières fois, sur une plage ou blotti dans ma couette près de la chaîne haute fidélité qui reproduisait les sons idylliques d’instruments authentiques. Les possibilités infinies de ce genre musical me renvoyaient en pleine face les accents de liberté que je rechercherai dans tous les choix et expériences de ma vie. Enfin, je souris en réalisant à quel point une plate-forme dont l’origine et les objectifs lucratifs me repoussaient en principe puisse m’avoir offert ce moment inoubliable.
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